L'Espagnole

Texte de Jean Michel Prillieux

Ayant fui la guerre d’Espagne en 1936, Wilfredo Pelayo Picart travailla en Italie avec Enzo Ferrari chez Alfa Roméo. De retour dans son pays au milieu des années 40, Picart désira construire sa propre voiture de sport, à l’instar d’Enzo Ferrari qui venait d’ouvrir un atelier de fabrication à Maranello, en Italie. Alors que son rival italien présentait son premier modèle portant son nom en 1947, Picart intégrait le groupe nationalisé Enasa (Empresa Nacional de Autocamiones SA), qui fabriquait en particulier les camions Pegaso. Il convainquit très vite la direction d’investir dans la fabrication d’automobiles de prestige.

Sur les lieux mêmes des anciens ateliers Hispano Suiza, Wilfredo Picart mit au point la future Z102 qui fut lancée officiellement au Salon de Paris de 1951. Ce bolide, à la ligne un peu pataude, était équipé d’une mécanique exceptionnelle pour l’époque, à savoir un V8 2,5 litres en aluminium à 2 arbres à cames en tête par rangée de cylindres, développant 165 ch. Le logo de la marque évoquait les quatre points cardinaux sur le globe terrestre, symbole d’une ouverture sur le monde, qui tranchait franchement sur le repli sur soi de l’Espagne franquiste d’alors.

Progressivement proposée avec un V8 2,8 litres puis 3,2 litres (développant déjà 285 ch), et embellie par des carrossiers de grand renom, comme Saoutchik ou Touring, la Pegaso devint très vite un must en matière automobile. Aussi élitiste qu’une Ferrari ou une Aston Martin, la Pegaso, fabriquée à la main et capable de rouler à 240 km/h était encore plus chère, ce qui freina considérablement sa diffusion. La Z102 fut vendue à 84 exemplaires seulement de 1951 à 1956. On s’accordait à trouver chez Pegaso une qualité de fabrication encore supérieure aux Ferrari, Maserati et Aston Martin, ses principales concurrentes.

Malheureusement, cette qualité de fabrication était réservée à quelques très rares privilégiés, capables de dompter une voiture somme toute assez délicate à maîtriser… Et la voiture restait peu rentable pour son constructeur, si bien que le gouvernement espagnol coupa progressivement les vivres de la branche automobile de l’Enasa. En 1956, la Z102 devenait Z103, avec un V8 culbuté de 3,9 litres beaucoup moins sophistiqué, qui fut bientôt doublé d’un 4,7 litres. Mais en 1957, l’aventure Pegaso se terminait, du moins dans le domaine automobile, après qu’une vingtaine de Z103 aient été fabriquées.

Malgré la durée éphémère de la marque Pegaso, dans le domaine automobile, ses voitures de grand tourisme sont devenues de grands classiques très recherchés, dignes héritières des Hispano Suiza d’avant guerre, qui avaient été fabriquées dans les mêmes ateliers. Il n’en resterait aujourd’hui que 25 exemplaires, qui ne connurent aucune descendance. La marque Pegaso poursuivit la fabrication de ses camions et cars, et fut absorbée par le groupe Iveco dans les années 90.

La rarissime Pegaso illustrée ici était équipée d'une impressionnante bulle arrière en Plexiglas.

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